samedi 24 février 2018

Métal Hurlant




J'écris ce que j'écris dans le souci de tordre
absolument les mots qui, compris de travers
ont l'air hallucinant de se remettre à mordre
un pointillisme abstrus, la paume de mes vers.

En priant de mes vœux le Mektoub opportun,
j'ai fendu de l'amer un rouge imputrescible,
et mu de tes rougeurs au joli fond de tain,
je me suis fait de ton reflet l'ami, la cible.

Aucune icône écrue n'a plus de foi que toi,
nulle amoureuse exclue n'a plus de prétendants ;
je sais dans ton sourire un ver que l'on nettoie,
rongeant les partitions de ma pomme d'Adam.

Maudite exposition des œuvres du Malin !
Si je te dis divine, un doute est ton sillon :
je ne sais ni diamant ni saphir alcalin
capable d'effacer ta trace et ses rayons.

J'écris ce que j'écris pour te rendre plus belle,
et le gris de tes yeux comme un étain d'urgence,
allume au fond du crâne une telle étincelle
hurlée, que d'un métal est toute l'indigence.

https://soundcloud.com/annaondu/metal-hurlant

mercredi 21 février 2018

L'œuf




Que peut-on concevoir au pire en Poésie
sinon que la redite et ses répétitions,
sinon que les mots déjà lus pleins de moisi
de leur vomi gluant noient quelque autre édition... ?

Du beau cul de ma poule est toujours sorti l'œuf
— indécent mais brillant prétexte littéraire —
auquel il eut fallu (divorcé plus que veuf)
offrir un avenir au tracé circulaire.

On nous saoule aisément de ces valses abstruses :
entre la Femme aimée que l'on dit pourtant Meuf
et la phrase elle-même, il est plus qu'une intruse !

Il est plus récurrent de frotter — lampe à neuf —
entre la Femme aimée que l'on dit pourtant Muse
et le génie du Verbe, un nouvel œil de bœuf.

vendredi 16 février 2018

Composite




Comme les matériaux nous sommes composites,
et comme une amoureuse à ce point fragmentaire
(explosée sur ma toile au règne parasite),
on plonge au plus profond des façons de se taire :

on désapprend le bouche-à-bouche décousu
par les serpents rompus d'un coup de caducée,
par les fatalités incidemment issues
d'un rêve où le réel oublie l'autre pensée.

Nous fûmes du Haschich un embryon transfuge,
un germe existentiel où sombre la clarté
d'un philosophe anguille au génie lucifuge
— on fraie parfois d'idées pêchées en aparté.

Notre vie résiduelle est un patchwork ourlé
de beautés métissées que nous offrit la chance,
avec en corollaire une fleur au parlé
teinté de Poésie, teinté de la vraie France.

À Marseille un bleuet sait ce qu'est le trou rouge
où pousse au cœur du Vieux-Port un coquelicot,
tout endroit qui survit, c'est un endroit qui bouge,
et l'âme en main de femme un joli calicot.

mercredi 14 février 2018

Camille Claudel et Rimbaud



« — Avez-vous trouvé l'Amour en écrivant ?

— Non... J'ai trouvé l'écriture en m'énamourant. »


"Ce qui rend contre", Acte III - scène 3

lundi 5 février 2018

Cathédrales




On croit bâtir des cathédrales
en dressant des châteaux de cartes,
et lorsque tout s'effondre en râles
il reste un chemin dont l'on s'écarte,
il reste un glorieux champ de ruines
où le futur est un fantôme,
où l'air se mélange à la bruine,
à l'asphyxie de nos atomes.

Alors, il faut tourner la page
en affrontant ces lieux-communs,
lorsqu'un séisme en dérapage
a gommé tout de nos demains,
comment réduire en quelques mots
cette fracture indélébile ?
Et comment traire au chalumeau
le Pi de ronds dans l'eau débiles ?

On croit dès lors aux cieux de plombs
dont les vitraux sont assemblés,
dont les cheveux roux, bruns ou blonds
sont l'écheveau de trois replays,
dont l'impossible est bien français,
voire aussi russe ou tahitien,
vu qu'on sait bien que ce qu'on sait
n'est plus qu'un rite aux dieux anciens.

J'ai tant rêvé d'architextures
ourlant sa lèvre en les disant,
que j'ai perdu mon écriture
en la cherchant depuis dix ans,
me confondant parfois d'excuses
à la façon d'un maître d'œuvre
aux malfaçons que l'on récuse
en dégueulant de mes couleuvres.

On croit qu'on doit bâtir enfin
des monuments surnuméraires
en ode à notre amour défunt
plutôt qu'à celle à qui faut plaire !
En vérité je vous le dit :
ma fée Viviane a les yeux verts
emprisonnant ma prosodie,
ma cathédrale en divins vers.

mercredi 31 janvier 2018

Présumé Coupable




La culpabilité des uns
nourrit le soupçon sur les autres,
et l'on prend du jus d'nos raisins
pour l'un des sangs qui sont des nôtres ;
on traite aussi d'odieux pervers
en jugeant d'intentions pendables
un Candide en cet univers
où l'on est présumé coupable.

Un grand mélange absurde et con
sert un Grand-œuvre puritain
— dans son très vieux Satyricon
Pétrone écorchait les mondains,
qui dans la Rome décadente
Ouvraient leur bouche abominable —
on sait que la bêtise édente
un Homme présumé coupable.

Alors, la triste populace
agite avec vigueur un drap
taché de règles dégueulasses
où les bla-bla bafouent la loi,
pour s'en faire un drapeau-d'lapin,
pour s'en vêtir (intolérable!)
à la façon d'un escarpin
perché de présumés coupables...

Il est question de s'affirmer
l'antisocial de vos réseaux,
de dégueuler vos « Moi » de « mais »,
vos présomptions sado-maso',
vos mœurs enguirlandées de morve
et vos bassesses improbables
ourlées de réalité torve
où l'on est présumé coupable.

dimanche 28 janvier 2018

Interne être




En croyant s'ouvrir sur le Monde,
on s'est laissé bercer de rêves
— en fumées de brune ou de blonde
embaumées dans leur version brève —
auxquels il fallait décéder
sans décider ni réfléchir,
auxquels on voyait succéder
d'étranges courbes à fléchir.

Et c'est ainsi que d'Internet
on eut le cocon de nos mues,
qu'on fit papillons sans planète
avec le soi qui se remue
sous les clichés que l'on défile
au gré des pires impudeurs,
au vent des instruments sans fil
où s'échouent tant de nos plaideurs.

On dit : « connecte-toi toi-même »,
afin que Je soit bien un Autre,
et des astres nommés « Je m'aime »
on ne retiendra que le nôtre...
Or, il faut survivre à genoux ;
mais d'en mourir il faut bien naître
en oubliant que c'est pour nous
la dissection d'un interne être.

jeudi 25 janvier 2018

From Hell

L'Histoire de "Jack l'éventreur" est un parfait exemple de mise en abime : ce n'est pas "Jack l'éventreur" qui est intéressant, mais celui qui enquête au sujet du meurtrier.
Le faiseur de mort n'est jamais là que pour donner du relief à celui qui est la Vie.

mercredi 24 janvier 2018

Métamorphes



« Mieux vaut tard que jamais », dit l'adage à l'intrus
confondu dans l'écho nu de sa chrysalide ;
on cogne à tous les murs d'un labyrinthe abstrus
quand on risque à changer ses défauts invalides.

Et pourtant, l'on persiste et l'on signe de croix
sur des calendriers de taulards abrutis
par les médicaments, les versets que l'on croit
verlainiens, mais du temps de nos vies départis...

Lorsque venant l'automne on sait quitter l'été,
que la peau de chagrin que devient l'avenir
assène à nos passés des coûts déshérités,

nous scellons dans nos poings ce qu'il peut advenir,
et l'on est bien bien moins ce que nous avons été
que ce que nous souhaitons simplement devenir...

https://soundcloud.com/annaondu/metamorphes

dimanche 21 janvier 2018

Manu'




Puisqu'il faut que l'on crève un jour d'avoir vécu,
que l'Amour et le rêve ont ranci sous nos cloches,
et que nos vies ne sont que des récits de cul,
racontons-nous du vent pour que ce soit moins moche.

Appelle-moi cadavre afin de t'imiter,
que le pourrissement du blues aille en ma trogne
ouvrir un faux-cercueil empli d'intimités,
rempli de ma rancœur et vomi sans vergogne.

Appelle-moi mon frère au signe de Charon
— la barque du passeur est un train de banlieue —
Les yeux bleus de ta sœur ont déposé les ronds.

Mais que de ton sourire en bottes de sept lieues,
je garde épais le livre où nous figurerons ;
nos contes clôturés, nos jeux n'auront plus lieu.

vendredi 19 janvier 2018

Esmeralda










Je partage avec Hugo Pratt le goût du vin,
le goût du sang, périodiqu'ment le goût des femmes,
et saveurs de la Poésie qui font devin
d'un gribouilleur ornant de ses papiers les flammes.

Heureusement que l'autre Hugo — Victor — a su
créer l'Esmeralda peuplant nos rêves flous
de la fée verte de ses yeux qu'à notre insu
le Monde entier vénère et que les salauds flouent.

L'Argentine est bien trop petite à toi l'amie,
vêtue de ta peau serpentine et de tes boucles
anthracites dont l'or noir éclate à demi.

S'il fallait donc que l'on t'enferme ou qu'on me boucle
— Ô ma beauté qu'aux vers et contre tout permis
l'on aime — on m'offrirait tes lèvres d'escarboucle.



https://soundcloud.com/annaondu/esmeralda

mercredi 17 janvier 2018

Gardel




Nos deux fantômes hantant leurs lieux fort interlopes,
ils glissent sur des airs de ne rien interdire
et sur les rails cousus par cette Pénélope,
Ulysse ou Joyce ou moi, je me revois lui dire :

« On remercie ce Dieu qui créa ta beauté,
qui changeant le désert aride de mes rêves
en oasis ensommeillé, m'a raboté
le surplus d'inutile où je t'aimais sans trêve. »

Et languissant dans l'eau des larmes du Tango
— lorsqu'on se désaltère à son cœur d'hirondelle —,
il pleut les équations des échecs et du go.

L'averse est pour le moins ce que je garde d'Elle,
entrelacée des pas où frottaient nos gigots,
son regard et la voix du vieux Carlos Gardel.

https://soundcloud.com/annaondu/gardel

jeudi 11 janvier 2018

Aphorisme aveugle

Je suis un miroir qu'il faut briser pour savoir ce qu'il contient.

L'attente



Les fétus dévêtus de nos pailles en poutres
emploient la pesanteur à tromper nos allures,
et l'insensé volcan dont la lave est le foutre,
inonde atrocement les jolies chevelures.

Où t'es-tu donc noyée mon ancienne innocence ?
On ne t'a jamais crue débordant de désir,
et pourtant tu le sais, toute ma quintessence,
est en toi survivante et mon besoin d'écrire.

Il distille inconscient, des vapeurs intrusives,
il habille de blanc ma charogne éclatante
en te chargeant du reste à l'humeur corrosive.

Il édicte un baiser à tes bouches béantes,
à tes lèvres gonflées la caresse invasive,
un Amour est toujours une lettre latente.

https://soundcloud.com/annaondu/lattente

mercredi 10 janvier 2018

Sérendipité




Le verbe est un peu comme l'âme
et vagabonde à tout hasard,
réincarnant parfois en flammes
un batracien voire un lézard.

Et lorsqu'il lance un dévolu
sur le Poète — ô pauvre humain ! —
son gant de fer irrésolu
confie du velours à sa main.

Ce dernier ne sait plus comment
lui sont venues ses assonances,
et pourtant comme d'un roman
sort une étrange rémanence.

À chaque femme est une histoire
(un faux prétexte littéraire),
il entrelace un auditoire
entre des réels et leur air.

Il fait des vers au chalumeau
de ces amours que rien ne prouve,
or, il n'en cherche pas les mots
car ce sont les mots qui le trouvent.

On dira mal à son encontre
et beaucoup seront dépitées
par le hasard de ses rencontres,
oui par sa sérendipité.

https://soundcloud.com/annaondu/serendipite

dimanche 7 janvier 2018

Regarde



Lorsque ta vue me rejeta
m'ôtant de ton cœur un carat,
mêlant ses diamants végétaux,
j'embuai ton souffle en carreaux.
J'ai bu dans tes yeux des prairies,
ma menthe-à-l'eau, mon eau-de-vie,
J'ai lu dans ce vert sidérant
mes folies de mer et de vent.

Devant des rideaux de brouillon,
j'écrivais d'un don débrouillard
un peu de ta mine au crayon,
beaucoup de mon amour criard.
Et puisée dans l'onde irisée
de ton clair regard arrosant,
mon encre en toi s'est déguisée
dès lors en dealer dégrisant.

https://soundcloud.com/annaondu/regarde

samedi 23 décembre 2017

Aventurine




J'ai galvaudé des étalons de démesure
à m'empresser vers ton regard hallucinant,
vers cet éther dûment mêlé d'or et d'azur,
aux lents reflets dont j'allais prêtre en ruminant.

J'ai liquéfié dans leur formule un peu de moi,
de la fée verte et Salomon sa clavicule*,
aimant roder sur la verdeur de ton émoi,
pour mieux sauter, là fallait-il que je recule...

Un océan s'est écoulé de tes yeux tristes,
un temps sans fin, sans foi ni loi ni fond ni faim,
mais leur éclat d'obus de chlore et d'améthyste
obtint raison de mon esprit dès lors défunt.

L'aventurine a fait son job et l'ondée chut
sur Toi mon ange implorescent de son passé,
de ton parfum de fleur mouillée l'odeur m'échut
telle une peau cousue sur le revers d'abcès.

Des variétés de muscovite on sait la tienne :
elle est sanguine à la façon d'invertébrés
dont l'onde lymphe est au-delà de mes antiennes,
et dont l'accord hémocyanine est célébré.

J'ai cravaché ma peur servile en t 'épousant,
comme la roche affronte l'onde et son étreinte,
allant d'avant sans cesse et pourtant s'épuisant,
cédant à la durée de la chandelle éteinte.

Aussi, me suis-je dissolu dans tes humeurs
infiniment amarinées par l'eau de tes abysses
étouffant dans le fond, bien plus que des rumeurs,
on garde alors en bouche un goût de cannabis.

Ainsi charnu, fruit de l'oubli de soi,
il grouille en ma mémoire un flux de vers épais
comme une lampe d'Aladin que je reçois
sans le génie qui m'aurait pu laisser en paix.

La Poésie divague, alerte, écorne, embrume,
houleuse et souple, à la façon de ton bassin,
l'oscillation l'empresse et, pulpe de l'agrume,
amoncelle en baisers la pluie de son naissain.

Je me noie donc enfin dans ton vert d'eau de mer ;
orange est le cheveu, si laiteuse est la chair.
L'aventurine a tourné court et l'âme amère
appelle en tous mes sens un désir en jachère.


* "Selon une tradition juive, l'émeraude magique appelée Clavicule de Salomon, tombée du front de Lucifer lorsqu'il fut déchu sur terre, et symbolisant la Science Sacrée maudite parmi les hommes, fut un temps la propriété des Caïnites. Cette émeraude était le Bareket de Ruben Satanas, qui la donna à Lilith, première femme d'Adam avant de devenir celle de Caïn, lequel la lui reprit lorsqu'il voulut reconquérir le Paradis perdu par ses parents. Ce fut une des pierres précieuses du pectoral de Salomon, le "Urim et Thummim". Le Mage Simon la perdit contre Simon Pierre, qui la donna à Marc l’Évangéliste. Celui-ci ignorait que cette émeraude avait été donnée par Salomon à son architecte Hiram, en récompense de la construction du Temple de Dieu. C'est pour cette raison que l'émeraude était magique et qu'il y avait des caractères mystérieux gravés dessus : un message secret pour les initiés. Ces caractères, gravés comme des formules magiques, donnaient en réalité les indications pour retrouver l'un des trésors de Salomon et de la Reine de Saba. Ignorant tout cela, Marc partit en Égypte pour fonder l’Église d'Alexandrie, mais il fut étranglé par deux tueurs d'une secte gnostique, liée au Mage Simon, qui rapportèrent l'émeraude à Antioche. Plus tard, lorsque Basilide fut en possession de cette émeraude, il la transforma en gemme gnostique du genre Abrasax, et elle passa alors aux mains des hérétiques Caïnites, jusqu'à la conquête arabe d'Alexandrie en 641. Le chef arabe Amr ibn al-As donna l'émeraude à ses prêtres, qui en eurent la garde jusqu'au moment où deux commerçants vénitiens réussirent à s'en emparer, avec le corps de l'évangéliste Marc. Ils arrivèrent à Venise en 828. Puis on perdit la trace de la "Clavicule de Salomon", c'est-à-dire de l'émeraude magique... "(Wikipedia — https://fr.wikipedia.org/wiki/Caïnites)

samedi 16 décembre 2017

La Poésie ?

C'est un texte de chanson où se cacherait la musique...

Simoun



Je soufflais dans l'évent des plus grands cétacés,
dans les cordes tendues sur les arbres bronchiques,
et les voix d'outre-tombe étaient ma panacée
dans l'harmonie complexe où tout semble anarchique.

À chacun des couloirs est son étranglement
débouchant dans l'évier du bassin labyrinthe
où les hanches masquées d'ambitieux instruments,
jouent le fil mélodique où mes poumons s'éreintent.

En cessant d'embrasser d'absolues vocations,
j'ai laissé la paroles à des tons relatifs,
et j'en ouïs au passé l'obscure inspiration.

Je ne suis plus coupable et bien moins que fautif ;
un chemin s'est ouvert entre mes fondations.
Tout désert est porteur d'un mirage exhaustif.

jeudi 14 décembre 2017

Voilà qui me donne raison

Cela fait 1 mois 1/2 que j'ai quitté cette merde, on m'a dit que j'anticipais le mouvement des autres, et si c'était le cas ?
À lire/écouter absolument :

Les repentis de Facebook

L'apprentiss'âge



Les beautés mordorées des feuilles de l'automne
ont des mots la cambrure au vent qui les soulève,
et l'impression sépia d'un ancien scopitone
éveille en ma mémoire un vent mauvais élève.

Un fort mauvais sujet malgré sa majesté
posée sur le chevet des nuits que l'on dénoue
gordien, lorsque le temps scalpé, passé l'été,
noie son ambition fleuve au creux de nos genoux.

Plié, l'estampillé courrier du cœur moisi
s'est fait la malle et pire : il raconte une histoire
hantée par un fantôme aux sévices choisis,
conduisant les moutons du somme à l'abattoir.

Et l'automne hémophile alimente un vampire
accouché par le siège en égorgeant les jours ;
une amante aliénée ne vaut pas un empire,
un soleil en saignant m'apprend tout de l'amour.

On commence à mourir à la morte-saison,
lorsque les feux couverts indûment nous enivrent
avec un monoxyde et quelques déraisons
que le papier-carbone imprime en un mot : vivre.

Un mot fait de grands maux qu'il accumule en route,
et dont l'inéluctable et mortelle illusion
conduit tout un chacun sur les chemins du doute
où s'instille un cancer en deux, trois perfusions.

Si vivre est apprendre à souffrir en quelque sorte,
il est normal alors qu'on vieillisse en cynisme,
en regardant nos mues, continents qu'on emporte,
entre un jeune et un vieux le passage est un isthme.

lundi 11 décembre 2017

L'autre Tigre de Borges

"La proximité de la mer" est l'anthologie des poèmes traduits de Jorge Luis Borges au sein de laquelle je me plonge hasardeusement depuis plusieurs mois déjà.
J'y découvre avec étonnement, peu à peu, l'étrange identité littéraire avec mon écriture, où je puise un renforcement salvateur quant aux choix délibérément marginaux de cette dernière, à l'aune évidente instillée par les milieux intellectuels français, d'une poésie qui s'est coupée de son public.
À la découverte inopinée de son texte intitulé "L'autre tigre", il m'est apparu qu'outre une analogie de forme, il y avait dans la profondeur de cette métaphore une assez grande familiarité de pensée, voire un troublant mimétisme en l'utilisation d'un tel exemple — issu d'une lecture préalable en mon cas d'un essai de Barjavel.
Il en résulte au-delà de ma surprise, une conviction puissante animant ma revendication de cette ellipse à vrai dire incomprise, et malmenée par une insuffisante imagination chez ceux et celles usant d'un degré d'interprétation par trop prosaïque.
Afin d'illustrer mon propos, voici ce texte (ici traduit par l'excellente Alina Reyes) :

L'autre tigre

And the craft that createth a semblance
Morris, Sigurd the Volsung (1876)



Je pense à un tigre. La pénombre exalte

La vaste Bibliothèque laborieuse

Et semble éloigner les étagères ;

Fort, innocent, sanglant et nouveau,

Il ira par sa forêt et son matin

Et marquera sa trace dans la limoneuse

Rive d’un fleuve dont il ignore le nom

(Dans son monde il n’y a ni noms ni passé

Ni avenir, seulement un instant certain)

Et franchira les barbares distances

Et humera dans le labyrinthe tressé

Des odeurs l’odeur de l’aube

Et l’odeur délectable du gros gibier.

Entre les raies de bambou je déchiffre

Ses raies et pressens l’ossature,

Sous la peau splendide qui vibre.

En vain s’interposent les convexes

Mers et les déserts de la planète ;

Depuis cette maison d’un lointain port

D’Amérique du Sud, je te suis et te rêve,

Oh tigre des rives du Gange.

Le soir se répand dans mon âme et je réfléchis

Que le tigre vocatif de mon poème

Est un tigre de symboles et d’ombres,

Une série de tropes littéraires

Et de souvenirs de l’encyclopédie

Et non le tigre fatal, le funeste bijou

Qui, sous le soleil ou la lune variante,

Va, accomplissant à Sumatra ou au Bengale

Sa routine d’amour, de loisir et de mort.

Au tigre des symboles j’ai opposé

Le véritable, celui qui a le sang chaud,

Celui qui décime la tribu des buffles

Et aujourd’hui, 3 août 1959,

Allonge dans la prairie une ombre

Calme, mais déjà le fait de le nommer

Et de conjecturer sa condition

Le fait fiction de l’art et non vivante

Créature, de celles qui marchent par la terre.



Nous chercherons un troisième tigre. Celui-ci

Sera comme les autres une forme

De mon rêve, un système de mots

Humains et non le tigre vertébré

Qui, au-delà des mythologies,

Foule la terre. Je le sais bien, mais quelque chose

M’impose cette aventure indéfinie

Insensée et ancienne, et je persévère

À chercher tout le temps du soir

L’autre tigre, celui qui n’est pas dans le poème.


Jorge Luis Borges

(http://journal.alinareyes.net/2016/01/14/lautre-tigre-par-jorge-luis-borges-traduction-alina-reyes/)


dimanche 10 décembre 2017

Point de vue partagé


"Dans un poème ou dans un conte, le sens n'importe guère ; ce qui importe, c'est ce que créent dans l'esprit du lecteur telles ou telles paroles dites dans tel ordre ou selon telle cadence."

Jorge Luis Borges